La corvée des grands chemins

 « Devezhiadou  hent braz » , soit «  les journées du grand chemin » Une expression sibylline que les Scaërois bretonnants avaient encore en mémoire vers 1950. La population devaient autrefois  travailler, lors de "corvées", à l'entretien des routes principales. Témoignage d’une époque révolue certes mais pas si ancienne que cela sur une pratique qui s'est adaptée jusqu'au 20e siècle!

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Carte Ogée de 1769. En bleu : les Scaërois devaient entretenir les grands chemins de Rosporden à Gourin sur 10 km
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La carte de Bretagne d'Ogée reprend l'itinéraire de tous les Grands Chemins suivis en 1769.
Notons que tous les Grands Chemins recensés en 1678 dans les "Terriers" ne figurent plus sur cette carte

La domination romaine paraît avoir doté la Basse-Bretagne, comme le reste de la Gaule,  d'un  magnifique réseau de voies rectilignes qui répondait parfaitement aux besoins de l'époque. Au  moyen-âge,  ces  routes  cessèrent  d'être  entretenues. Les tronçons utilisés pour  les  besoins  locaux  se  transformèrent, par l'usage et le ravinement, en chemins creux comme en contrebas de Kervéguen ou du côté de Touldu-Kerancalvez.  

Les ducs de  Bretagne, au XVe  siècle, et.  plus  tard,  les  rois de France  firent-ils  quelques  efforts  pour  remédier  à  l'état déplorable des routes en  Basse-Bretagne ? Si l'on s'en rapporte au témoignage de tous ceux  qui  ont  parcouru  la  province, avant  1756,  les chemins y  étaient absolument abandonnés .Quoi  qu’il  en soit,  les  routes  bretonnes  gardèrent,  jusqu'au  milieu  du XVIIIe  siècle,  une  réputation  détestable.

 Le roi Louis XV avait décidé que, pour parfaire le réseau de grandes routes sillonnant le royaume, ses sujets auraient l’obligation de contribuer à construire puis à entretenir les chaussées.  La  création  et  l'entretien  des  routes s'effectuaient surtout au  moyen  de la "corvée" par des corvoyeurs.  La  province,  en effet,  ne  prenait  à  sa  charge  que  les  appointements  des ingénieurs  et  les  travaux  de  maçonnerie  qu'elle  confiait  à des adjudicataires  .

 

Construction d'un grand chemin au XVIIIe siècle (Tableau de Joseph Vernet 1774)

Aux  villes incombait l'entretien  de leurs rues et banlieues. Le  reste des grands  chemins était  à  la charge des  paroisses rurales. Chaque paroisse avait une tâche proportionnée à son importance,  évaluée  d'après  le  chiffre  de  sa capitation (impôts) . En principe la  tâche était  "d'une toise (1949 mètres) par livre de capitation".  Mais en fait,  dans la détermination des tâches,  il  était tenu compte de la difficulté du travail,  suivant la  nature du  sol,  la largeur des  chemins  ou  l'intensité de  la  circulation  et  surtout  suivant l'éloignement, calculé du centre de la  tâche au  clocher de la paroisse. La tâche d'une paroisse une  fois  fixée,  on  la  subdivisait entre les  corvoyeurs,  au  prorata de leur capitation .

Chaque paroisse avait un syndic des  grands chemins désigné par le général de la  paroisse  parmi  les  notables  sachant écrire. Le syndic de Scaër pour les Grands chemins était Yves Postic de Keriquel (*). 

Dix kilomètres de corvée pour les Scaërois

Il y avait en  Bretagne  deux  sortes  de  grands chemins: les  routes royales,  larges de  54  pieds,  et les  routes  de "ville en ville",  larges de 40 pieds, fossés compris. La  largeur  des  grands  chemins  se  divisait  en  trois  parties égales; au  milieu , la chaussée proprement dite couverte de pierres  , puis de chaque côté, un tiers pour l'accotement et son fossé. Ainsi les grandes artères avaient une chaussée empierrée large de  18  pieds  (5 m. 85)  ;  chaque  accotement avait  12  pieds (3 m.)  et chaque fossé  6 pieds  en haut, 3 en bas et .3 de profondeur.  Les  fossés et rigoles,  le  long  des  grands  chemins,  devaient  être récurés  au  moins  une fois  par  an  par  les  propriétaires  ou  fermiers  des terres riveraines,  sous  peine de  d'amende.


 

Corvée de Grand Chemin au XVIIe siècle sur l'axe Quimper-Quimperlé : route royale de 50 pieds
Rosporden - Scaër - Gourin : route de ville en ville de 40 pieds


Avant la Révolution, pour la route de Rosporden à Scaër, l’entretien revenait aux corvoyeurs (ceux qui faisaient la corvée) de Coray, même si cette commune n'était pas riveraine de de cette route, sur 3670 m. jusqu'à Locjean,puis de Scaër jusqu’à Kernescop sur un peu plus de 6 km, puis de Leuhan sur 3,7 km jusqu’au bourg de Scaër.   Scaër  entretenait  la  traversée  du  bourg  sur  955 m. et la route de Gourin de Pont Lédan  jusqu’au Nord-Ouest de  Guiscriff  soit un total de 10 km.

Les routes secondaires

  Outre  les  routes  régulièrement  entretenues  par  la  corvée royale,  il  existait  évidemment  un  grand  nombre  d'autres chemins,  menant de bourg  à bourg.  Ces chemins,  généralement  en  très  mauvais  état: ils  étaient exclusivement à la  charge des propriétaires  riverains.   « Le propriétaire et possesseur   de  terres  voisines  de  ces chemins, sans égard à la  capitation qu'il  paie,  est  tenu  d'entretenir et de  rendre  praticables les  chemins  qui  bordent  ses  terres. Quelque nombre de toises  qu'ils contiennent ».

Jusqu'au XXe siècle

  A Scaër comme ailleurs, le cahier de doléances d'avril 1789  demandait que "les corvées de grands chemins soient supportés par les trois ordre du clergé, de la noblesse et du tiers-état  en proportion de la fortune de chaque individu". La Révolution française supprima les corvées seigneuriales . 

Mais c’était reculer pour mieux sauter car les corvées communales, ces fameuses « prestations », furent instituées peu de temps après par les lois des 28 juillet 1824 et 21 mai 1836 et resta en vigueur jusqu’à la suppression de la « prestation en nature-corvée des routes » par la IIIe République. Mais le souvenir de «  Devezhiadou  Hent bras » resta dans la mémoire des paysans bretons durant les générations suivantes.

La " prestation en nature" s'est transformée en "prestation financière" au milieu du XXe siècle quand la commune de Scaër fit payer aux  riverains  l'empierrement et le cylindrage des routes vicinales publiques sous la municipalité de Pierre Salaün.

"souscription volontaire chemin vicinal N° 13".
L'adjectif volontaire est trompeur: les riverains desservis n'avaient pas le choix!
Facture payée par un riverain de l'empierrement de la VC13 entre Penvern et Miné-Maës en 1956.
88.000 Frs de l'époque équivalent à 2.200 euros en 2022


(*)  Devenu administrateur du Finistère en 1792, affilié aux Girondins, il fut guillotiné à Brest en1794.

Source principale: Jean Savina (SAF de 1925)- Gallica BNF


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