La mésaventure de Cassini à la chapelle de Coadry

En 1735, l'illustre géomètre César François Cassini de Thury fit des relevés dans la région, afin d’établir sa monumentale carte de France en 180 feuilles. Il était accompagné  que quelques aides : Maraldy, l'Abbé de la Grive, Mrs Leroy et Chevalier.

Jean-Luc Arnaud  décrit sa méthode de travail qui consiste d'abord en une triangulation basée sur des points hauts.. Puis à partir de chaque sommet d'un triangle, il notait sur place les cours d'eau, les reliefs, les routes..."Dans chaque  village,  après  s’être  présenté  auxnotables et au curé, l’ingénieur détermine la construction la plus élevée – il s’agit le plus souvent du clocher – il installe sa planche à dessin devant l’ouverture la plus large, celle qui offre le panorama le plus étendu. Puis, suivant la méthode dite de « l’araigne », décrite pour la première fois quelques décennies plus tôt par Nicolas Sanson, il commence par placer un point qui figure le lieu où il se trouve au centre de sa planche. A partir de ce point, il trace l’angle de visée de chaque lieu observé en portant une attention particulière aux autres  clochers,  tours,  sommets…  susceptibles  d’être  visibles  depuis  d’autres  stations. Suivant les indications du curé ou d’un notable, il indique le nom et la distance estimée de chaque  lieu.  Entre  ces  lignes  convergentes,  il  dessine  les  cours  d’eau,  les  voies  de communication et les grandes lignes du relief, qui sont d’autant plus éloignées du centre de la planche qu’elles le sont sur le terrain. 

Pour obtenir un tour d’horizon le plus complet possible, l’opérateur déplace sa planche devant chaque ouverture de l’édifice. Il procède ensuite à une mise au net.  Après six mois de terrain, il revient à Paris pour établir une compilation de ses travaux. Partant des points du canevas de repère géodésique, dont les positions sont immuables, il détermine d’abord l’emplacement de chaque clocher, puis, suivant ces nouveaux points d’appuis, reporte les informations consignées sur les relevés locaux". 

Le clocher de la chapelle de Coadry ( 250 mètres environ) était le sommet de plusieurs triangles:Coadry-Querrien-Riec; Coadry- Minuello-Riec. La chapelle de Coadry et le manoir de Minuello sont les points culminants de Scaër et Melgven. 

Les relevés de Cassini servirent à établir en 1744 un canevas regroupant tous les points géodésiques relevés dans toute la France. La chapelle de "Quadry" est noté sur ce plan qui sera ensuite enrichi de toutes les observations faites sur place pour établir après 1782-83 la carte ci-dessous à gauche.

L'intendant de Bretagne avait adressé aux subdélégués, sortes de sous-préfets avant la lettre, des institutions précises au vu de faciliter les opérations de géodésie de Cassini et des siens. Il recommandait de n'apporter aucun trouble dans leur mission, mais au contraire de leur prêter toute l'assistance possible, de leur fournir des guides, couvreurs, charpentiers et de les autoriser à pratiquer dans les clochers les ouvertures nécessaires, en donnant l'assurance d'un large dédommagement.


La carte de Cassini du quartier de Coadry. On notera au nord de Coadry la chapelle Saint Eutrope
( feuille N° 171 De Carhaix levée en 1782/1783)

 

Bougre, descends ou je te tue 

 
Le manoir de Kergoaler est contemporain de cette anecdote

Malgré ces précautions, Cassini fut mal reçu à Coadry  comme en témoigne  une lettre adressée à l’intendant de Rosporden conservée aux archives d’Ile et Vilaine ."Le 16 Septembre 1735 , nous sommes allés à une chapelle appelée Quadri. Nous eûmes soin de demander le recteur pour que nous puissions avoir la clé de l'église, On nous dit que c'estoit une simple chapelle et qu'il n'y avoit ni seigneur, ni curé, mais que les portes étoient ouvertes.
"Nous fîmes monter nos instruments et nous observâmes jusqu'à 6 heures du soir, que nous entendîmes la voix d'un homme qui nous crioit : " Bougre, descends ou je te tue " Nous ne pûmes jamais nous imaginer que cette voix nous regardoit, mais voyant qu'il (sic) insistoit davantage et que c'étoit à nous qu'il s'adressoit, nous lui dîmes que nous travaillions par ordre du Roi et que s'il youloit, nous les lui ferions voir. Il nous dît qu'il ne s'embarassoit point de cela et que si nous ne descendions, qu'il nous tueroit.
"Comme j'étois monté sur le haut du clocher, et qu'il m'estoit impossible à moins de me jeter à bas, de descendre aussitôt qu'il l'auroit souhaité, il se mit à me viser. Je me cachai promptement derrière un pilier et je descendis pour lui parler. Je lui montrai les ordres du Roi. II me répondit que sa terre ne dépendoit point du Roi, et qu'il étoit accoutumé à voir des bougres et des fripons de Paris venir travailler à ces sortes d'ouvrages", se sont, Monsieur, ses termes auxquels nous avons répondu avec toute la politesse possible.
Nous lui avons dit simplement que nous les lui ferions signifier d'une manière qui lui imposeroit plus de respect. C'est Monsieur du Coëdich qui en agit de la sorte ".

 
Cassini continue sa lettre en disant qu'il fit aussitôt prier le Subdélégué de Quimper d'envoyer la maréchaussée au manoir de Kergoaler pour arrêter irascible Mr du Couëdic et lui apprendre à déférer aux ordres du Roi en le conduisant en prison. Le Subdélégué dut trouver l'exigence excessive. Il s'en tira par une défaite et répondit qu'il n'avait personne sous la main.
Mais Cassini voulait que l'agresseur soit puni, et il pressa l'intendant de donner à son subordonné quimpérois des ordres formels pour faire coffrer M. du Couëdic laissant entendre qu'il se plaindrait directement, s'il le fallait à la cour: " C'est une défaite que je vay réparer en donnnat les ordres les plus précis pour conduire le sieur  du Couëdic en prison ou je le laiseroy jusques a ce que vous en ayez ordonné". De Versailles, le ministre répondit le 25 septembre qu'il approuvait les ordres que l'intendant  avait donné pour le faire arrêter. 

Cassini pris pour un agent du fisc

Finalement, Cassini demanda sa grâce " au vu de quoy l'ordre n'a point été exécuté". Les menaces à l'adresse de Cassini furent moins inspirées par une ignorante ineptie de hobereau que par la défiance irréductible qu'éprouvaient jadis les gentilshommes bas-bretons à l'égard de toutes les prescriptions du gouvernement de Paris touchant le mesurage des terres, le dénombrement des habitants, l'ouverture de nouveaux grands chemins. Tout cela, croyaient-ils, se traduirait pour eux et leurs tenanciers sous forme d'impositions supplémentaires, d'aggravations de taxes et de décimes.
Le Parlement de Bretagne qui n'était composé que de sots, partageait sur ce point l'opinion commune, il s'opposa plus d'une fois au recensement de la population. En voyant Cassini viser l'horizon de son théodolite (Instrument de visée muni d'une lunette, servant en géodésie à mesurer les angles, à lever les plans), M. du Couëdic s'était imaginé sûrement qu'il levait le plan de la paroisse dans un but fiscal.


L'appareil utilisé par Cassini intriguait  les non-initiés

D'après nos recherches sur Généanet, le " fauteur de trouble" était de Jean Corentin du Couëdic de Kergoaler (1680-1741), seigneur de Kergoualer,Kermabel, Kermorvan, Kernabat, capitaine au régiment du Martel. ou de son demi-frère Olivier-Robert du Couëdic de Kergoaler, (1688-1743). Ce dernier était le père de Charles-Louis, le vaillant marin qui  devait  immortaliser  son  nom  dans  le  combat  de  la  Surveillante  pendant  la  guerre d'indépendance  de  l'Amérique au large d'Ouessant contre la frégate anglaise "Le Québec", durant la guerre de l'Indépendance des États Unis.



 Source :Fonds Le Guennec 1er cahier, Archives Départementale du Finistère, collectée par l'association de mise en valeur du patrimoine en septembre 2000. ; BNF, J-L Arnaud( La carte de Cassini); Patrick Galliou ( Cahiers de l'Iroise N° 183, juillet 1999.

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