Le Pardon de Scaër en 1889


"La saison a été chaude, le seigle et l'avoine sont ramassés partout avant la Saint-Alain ; les fléaux sont suspendus en attendant la récolte du blé noir : il y aura par conséquent du monde de toute la région au Pardon de Saint-Alain". Le dimanche après la messe, l'annonce suivante est faite à Guiscriff : "Deux moutons et cinq chapeaux de laine, des mouchoirs et  du tabac, seront disputés au bourg de Scaër, lundi ; ceux qui ont des chevaux dont les jambes sont déliées, pourront profiter de la circonstance pour les faire galoper au Pontigou".

C'est ainsi que débute le " reportage " , écrit à l'origine en breton, sur le Pardon de Scaër récrit par le chanoine Pierre Martin à Kerlabour en Guiscriff  fin septembre 1889. Il relate en fait la fête profane du lundi: le dimanche étant consacré au Pardon religieux, avec messe et vêpres.

Pas de mention de la fête religieuse du dimanche dans ce programme
car c'était une évidence oubliée au XIXe siècle




Les courses hippiques se déroulaient le lundi matin, vers 11 heures, à Pontigou. Le temps que les habitants de la campagne scaëroise et des communes voisines puissent arriver au bourg, à pied ou en char à banc. En attendant les courses les jeunes gens ont le temps " d'alléger leur porte-monnaie" dans les auberges.



Les courses hippiques du lundi matin


La gloire du vainqueur de la course rejaillit sur sa famille et sur les spectateurs de sa commune: " Il est le cousin de tout le monde durant la journée". À midi, la vie s'arrête pour réciter l'angélus, puis l'on déjeune dans les auberges : en fonction de sa bourse, on déguste du lièvre ou du ragoût de bœuf, tout en commentant les courses du matin.

À 14 heures, le tambour du garde-champêtre annonce les luttes dans le pré de Stang-Audren ( Grand champ actuel) Les prix en jeu étaient accrochés à un cerceau au sommet d’une perche : des paquets de tabac, des mouchoirs, des chapeaux. Le bélier, lot principal, était attaché au pied de ce mat.

Celui qui veut lutter décroche un prix du cerceau et font le tour du cercle autour duquel sont placés les spectateurs jusqu'à ce qu'un rival lui dise : " Arrête-toi! je suis ton homme". Les deux lutteurs s'affrontent après avoir prêté serment et le prix revient au vainqueur. Plusieurs combats peuvent se dérouler simultanément. Le combat principal, dont l'enjeu est le " maout", le bélier, accaparent bien sûr l'attention de tous. Et comme pour les courses hippiques, tous les compatriotes du vainqueur partage sa gloire.

Pierre Martin termine son récit ainsi : " Avant de quitter le bourg, pour se dégourdir les jambes, ceux qui aiment le biniou feront une gavotte ou deux... Toutes les personnes bien rangées prennent la direction de la maison avant la nuit. On ne voit s'attarder que ceux qui ont l'habitude de rincer des petits verres et qui ont l'habitude de dormir dans le fossé"

  De nombreux passages de ce récit évoquent la rivalité entre Scaër et Guiscriff  : "Je suis bien bien et jamais je n'ai vu un cheval étranger arriver le premier... Si les gars de Guiscriff continuent à se décerner trop de louanges, il y aura du grabuge....Les lutteurs de Scaër sont souples et forts, mais ils ont de quoi faire avec les lutteurs de Guiscriff".

Une rivalité amicale cependant!  les dernières lignes font référence à la situation de la France en 1889 après la guerre de 1870 "Jusqu'au Pardon suivant partout on entendra dire : il n'y a pas deux paroisses au monde comme Scaër et Guiscriff, et, à la prochaine guerre, Guillaume de Prusse regardera très noir s'il voit Scaër et Guiscriff marcher du même bord".


Il y a eu deux champs de lutte : à Stang-Audren(Grandchamp) et au Pré de la Source

  Mouez Kerne,

Ce  récit est extrait de« Mouez-Kerne, Echo de la Cornouaille » un ouvrage bilingue français-breton publié en 1929. Il rassemblait plusieurs courts textes, en prose et en vers, écrit dans le breton de Scaër-Guiscriff-Gourin. Parmi ceux-ci, la relation du pardon de Scaër de 1889 et un poème intitulé « Les deux coqs » , allusion au fait que le clocher de Scaër avait été vendu à Guiscriff en 1891-92. Ce livre connut un réel engouement dans la petite région, car il avait le mérite d'être écrit dans le breton cornouaillais aux influences vannetaises utilisé dans la région. Au fil des ans, ce livre était tombé dans l'oubli excepté de quelques érudits. De plus, n'ayant jamais été réédité, il était devenu introuvable et les exemplaires existant présentaient des signes de fatigue.

 En 1996 , le groupe de recherches toponymique de la MJC, comprenant Youen Craff, Louis Penn et Louis Monfort, s'est intéressé à « Mouez-Kerne ». A partir d'un exemplaire trouvé par Yves Yaouanc, la MJC fit des photocopies qui servirent à préparer l'enregistrement d'une émission sur Radio-Rivages puis il fut réédité à 200 exemplaires : « Nous avons constaté qu'il serait très utile de le faire rééditer. Il nous a servi pour améliorer notre breton : nous avons retrouvé des termes que nous ne connaissions plus. Il peut aussi bien servir à des étudiants s'intéressant au breton de la région. Il donne aussi un aperçu de la vie de Scaër à la fin du XIXe siècle ».


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